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lundi 11 janvier 2010

Sous le Signe du Lion

Eric Rohmer, cinéaste sous-estimé mais reconnu là où il le fallait, est décédé aujourd'hui, à l'âge de 89 ans. Je lui reconnaissais une honnêteté intellectuelle qu'il partageait avec Bazin, lorsqu'il affirmait ne pas aimer l'oeuvre de Chaplin, défendue par Truffaut et Bazin naturellement. Il savait admettre dans un même article que Chaplin ne le touchait pas, mais que son ultime film, La Comtesse de Hong-Kong, pouvait servir à apprécier l'ensemble de l'oeuvre du cinéaste. On peut tout dire par la Comtesse, rien sur elle, écrivait-il en 1967.
Cette intégrité lui a valu de succéder à André Bazin à la tête des Cahiers, entre 1958 et 1963, date de son départ forcé par Truffaut et Rivette. En résultera un film à sketches, Paris vu par..., dans lequel il signe l'une des plus belles oeuvres consacrées à Paris, autour de la place de l'Etoile. Il savait filmer les lieux d'intimité collective comme le métro et les splendeurs d'une ville qui se laisse mourir. Son personnage d'oisif dans Le Signe du Lion criait: Saleté de Paris! Saleté de pierre!, alors qu'il est l'unique cinéaste de la Nouvelle Vague à avoir filmé la saleté de la transpiration, de l'inconfort physique. Alors que Resnais sublimait la transpiration des amants en pleine étreinte, Rohmer choisit de sublimer le sale, et au fond, l'humain.
Cette personnalité marginale de la Nouvelle Vague trouvait sa source dans la littérature. Professeur de lettres, il cultivait cet amour de la prononciation, ce qui donne un ton particulier à l'ensemble de son oeuvre. Je retiens surtout l'étrange fascination qui accompagne une discussion de philosophie dans Conte de Printemps qui, malgré sa diction particulière, arrive à pas feutrés vers le chef-d'oeuvre.
Il fut sans doute le second souffle d'un cinéma mourant, celui de Prévert, Aurenche et Bost et ouvrait par ailleurs la voie à Eustache et au monologue de Véronika la magnifique. C'est sans doute pourquoi il était si différent de Truffaut. Ce dernier était le seul manquant à l'appel de la Nouvelle Vague. Ils sont désormais deux déserteurs.

samedi 7 novembre 2009

Le Signe du Lion d'Eric Rohmer

Un film français jeune fait un triomphe en 1959 au Festival de Cannes: il s'agit des Quatre Cents Coups de François Truffaut. Le film sort en Juin et Jean-Luc Godard s'apprête à présenter à son tour son film A Bout de Souffle. Avant lui, Jacques Rivette et Claude Chabrol étaient passés à la réalisation...Il reste donc un "jeune turc", Eric Rohmer, qui a réalisé son premier long-métrage avec l'argent de son ami Chabrol, mais le film reste bloqué jusqu'en Mai 1962...La Vague était passée, sans lui...Un peu comme le personnage de Pierre, avec la chance qui l'abandonne pour revenir à lui plus tard. Ce qui est formidable dans ce film, c'est ce personnage fainéant qui, dès qu'il entreprend d'agir, s'octroiera systématiquement des ennuis et lorsqu'il se décide à exercer son métier de violoniste, un ami le reconnaît et lui annonce qu'il est milliardaire pour de bon. Ce dénouement heureux, qui fait suite à une errance semblant être infinie, est opposé à celui d'A Bout de Souffle. L'autre opposition vient du fait que ce dernier est un film moderne alors que le premier est classique. Comment cela se traduit esthétiquement? Par des fondus enchaînés, qui créent une relation de cause à effet. Ici, tout acte de Pierre est sanctionné (par exemple le fait de sortir de sa chambre d'hôtel rappelle au propriétaire qu'il ne l'a pas payée. Pierre est condamné à changer d'hôtel. Fondu enchaîné sur le musicien qui cherche un endroit où dormir. Ou encore le vol du paquet de biscuits au marché vaudra à Pierre de se faire frapper devant tout le monde. Fondu enchaîné sur Pierre qui s'exile de la foule et qui affirme: Saleté de Paris!). Seul son devoir face à la société est récompensé: celui de jouer du violon. Ainsi, l'ironie de Rohmer est au service d'une critique insolente envers la droiture de l'état gaulliste et c'est peut-être la raison pour laquelle le film mit autant de temps à sortir...Montrer un marginal, à la manière de Pierrot comme le fera Godard six ans après ou comme l'a montré Céline en 1932 avec son personnage de Ferdinand ne plaît pas au public. Seul le temps permet à cette marginalité de devenir conformiste et, finalement, appréciée de tous. Il faudra encore attendre pour Le Signe du Lion...