Considéré comme un polar, L'Année du Dragon est visible à trois niveaux: le film noir, le western et le film expérimental. Le film noir pour ses codes et son intrigue tout d'abord; un policier désabusé, violent, viril, misogyne, le mythe Bogart transposé dans l'Amérique post-Vietnam, avec le chapeau, la cigarette et la barbe mal rasée...L'histoire, remplie de clichés, tous détournés, à l'image de la scène de ménage dans le couple: la femme reproche à son mari d'avoir oublié quelque chose...Une date très importante...Le spectateur croit savoir que White a oublié son anniversaire de mariage mais il n'en est rien: Connie, c'est son nom, lui en veut d'avoir oublié sa date d'ovulation. Le méchant, stéréotypé, est chinois: il est barbare, cruel, s'exprime dans sa langue natale (nous y reviendrons plus tard) lors d'élaborations machiavéliques, n'hésite pas à tuer en pleine rue, parle peu, sourit toujours...Là encore, les clichés sont détournés puisqu'il n'y a pas de réel héros dans ce film; il gravite autour du personnage de White pendant plus de deux heures, cela ne signifie pas qu'il est un héros. Les trafiquants de drogue sont certes plus radicaux dans leurs méthodes, mais la violence verbale expulsée par l'inspecteur, injuriant le peuple asiatique avant de prendre sa défense n'est-elle pas le symbole d'un profond malaise américain? Le syndromeTravis Bickle, le chauffeur de taxi de Scorsese, perdu dans ses repères, ne sachant plus qui est son ennemi, décidant finalement d'être seul contre tous. A cet égard, Stanley White est l'égal de Travis Bickle, c'est-à-dire, le anti-héros, faute d'avoir perdu une guerre, celle du Vietnam. Le film peut-être vu comme un second Inspecteur Harry, un western urbain, où les Indiens, autant dire les opprimés, seraient les Chinois, et les cow-boys, autant dire les conquérants, seraient les Américains. Mais qu'y-a-t-il à conquérir lorsque tout est géographiquement américain? Encore une fois, une perte de repères face aux idéaux du pays. L'Année du Dragon commence là où Il Etait Une Fois Dans l'Ouest s'achevait: la construction de l'Amérique, avec ses chemins de fers ensanglantés par les conditions de vie des travailleurs chinois, évoqués par l'inspecteur lors d'un dîner. Le chemin de fer représente une fraternité ironique entre les peuples et il aura une importance capitale dans le film, dans l'Histoire américaine, si tenté qu'il y en ait une, et dans son Cinéma: le manichéisme primaire date du western, près des voies ferrés, le chemin choisi est décisif: celui du Bon ou du Truand. Le long-métrage peut alors s'élever à un échelon supérieur, celui d'une révision du Cinéma américain. Les dialogues en chinois ne sont pas sous-titrés pour souligner l'importance des regards, des gestes, des attitudes et des rapports de force qui se dessinent. Le langage n'a pas d'importance et le réalisateur veut faire ressentir au spectateur l'incompréhension caractérisant les personnages du film. Le final, se déroulant sur un chemin de fer justement, est une réécriture du final de Taxi Driver: White porte le même blouson que Bickle, le même traumatisme (celui du Vietnam), il est blessé au cou tout comme lui, sa main est trouée par une balle alors que De Niro avait blessé un ennemi de la même manière. Là où L'Année du Dragon conclut Taxi Driver, mais aussi le processus enclenché par Nixon concernant le retrait des troupes américaines au Vietnam, c'est lorsque l'inspecteur offre à Joey Tai son arme, pour qu'il se suicide (Travis Bickle mime ce geste dans Taxi Driver): Cimino signe la fin du Vietnam, du Nouvel Hollywood dénonçant les horreurs de cette guerre, avec pour film pionnier le court-métrage The Big Shave de Scorsese et la réunification entre l'Est (la Chine, la journaliste) et l'Ouest (l'Amérique, Stanley White). Le Cinéma américain nous avait habitué à déceler les messages, souvent naïfs, en passant par la surface du film, c'est-à-dire par son intrigue ou par ses personnages. Ici, tout n'est qu'écho, ricochet, par rapport à un contexte. L'Année du Dragon est un film qui n'a rien en surface; tout est en profondeur.
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samedi 7 novembre 2009
L'Année du Dragon de Michael Cimino
La Porte du Paradis de Michael Cimino
Film colossal réalisé juste après le triomphal Voyage au bout de l'enfer, La Porte du Paradis est le dernier film produit indépendamment par la United Artists, fondée en 1919. Il clame la fin du Western, accuse l'Amérique d'un nouveau génocide, et enterre malgré lui le Nouvel Hollywood, où l'auteur-réalisateur était le seul maître du film, devant le producteur. Michael Cimino obtient les pleins pouvoirs après les cinq Oscar remportés avec Voyage au bout de l'enfer. La United Artists voit là l'apogée de l'Auteur à Hollywood et décide de s'associer à ce nom désormais prestigieux. Seulement voilà, Cimino est un réalisateur prodige, certes, mais mégalomane et perfectionniste. Le budget devient de plus en plus important, dépassant les deux millions de dollars initialement prévus. Tout est axé dans la démesure, tant par le sujet, le discours adopté, la dramatisation, les décors, la figuration, la durée du film et du récit. Le sujet traite donc du génocide perpétré par les américains envers les polonais dans le Wyoming, à la fin du XIXe siècle. Même si il n'était pas question de massacrer tous les polonais présents en Amérique, le fait que le Président approuve cette démarche arbitraire agit en sa défaveur. Le malaise créé par ce long-métrage a certainement causé son échec commercial; pourtant, Cimino avait, deux ans auparavant, dénoncé les séquelles de la guerre du Viêtnam, avec un immense succès public...Etrange réaction. Il faudrait peut-être chercher ailleurs la cause de ce rejet américain. La longueur du film? Avec 220 heures de rushes, le réalisateur livre aux producteurs une première version de plus de cinq heures jamais sortie...Raccourcie à trois heures quarante (la version analysée ici), elle est aujourd'hui couramment répandue à une version de deux heures et demi, suite aux foudres attirées par la version de la première sortie. Il faut pourtant bien plus de trois heures pour traiter de cette histoire d'amour(s) fou(s), d'illusions perdues, de folie criminelle, de défections amicales et sentimentales et d'instants suspendus. Là où le temps semble ronger le physique et les éthiques de chacun (Averill, idéaliste à Harvard, bagarreur dans le Wyoming vingt ans plus tard ou encore la jeune femme du début que l'on retrouve laide et vieille dans l'ultime séquence), il ne prend pas prise lorsque deux regards se croisent; la première scène de danse du film est unique puisque le mouvement circulaire filmé circulairement donne l'impression d'être sur un manège, la profondeur de champ n'existe plus grâce à la longue focale et au statisme relatif des autres figurants n'ayant pas la même passion pour leur partenaire. La seconde scène de danse, dans leHeaven's Gate, filmée au rythme des violons, jouit de l'insouciance sur le futur. Tous les danseurs savent qu'ils sont condamnés par les éleveurs de bétail, mais leur enthousiasme à patiner avec un partenaire, dopé par celui de l'orchestre qui ne souhaite pas s'arrêter, dépasse la fatalité du temps et leur mort programmée. Le temps suspendu, filmé posément. Les danses, filmées comme les batailles, en cadrant plusieurs espaces dans une diégèse pour y créer l'Espace Virtuel tant chéri par Murnau. Certains plans du film sont parmi les plus beaux de l'Histoire du Cinéma, jamais la lumière, les ralentis ou le jeu sur les couleurs chaudes et froides n'avaient été autant exploités. Une dernière question reste en suspens: pourquoiLa Porte du Paradis clame-t-il la fin du Western? Il existe pourtant d'autres westerns après celui-là: Pale Rider, Impitoyable,Mort ou Vif, Open Range, Appaloosa et bien d'autres encore. Néanmoins, le fait d'étaler le récit sur une trentaine d'années de 1870 à 1903, de l'ancrer à Harvard, loin de l'Ouest sauvage, pour l'abandonner à Rhodes Island, sur un yatch, toujours loin de l'Ouest sauvage et de sa "conquête civilisatrice", tend à démontrer qu'avec l'histoire d'un homme, civilisé et instruit, contraint à devenir sauvage et abruti pour s'en sortir, avant de redevenir civilisé, c'est toute l'Histoire américaine de la fin du XIXe siècle qui est racontée puis enterrée, sitôt le dernier plan projeté.
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