mardi 28 septembre 2010

Mourir ? Plutôt crever ! de Stéphane Mercurio

Sortie le 13 Octobre 2010.
D’emblée, et une fois de plus, Siné sème sa zone. Il provoque parce qu’il évoque sa mort sans crainte, avec humour et décontraction. Dans un cimetière, il prévoit la construction d’un caveau, et se réjouit de reposer plus tard près de La Goulue, célèbre danseuse de French Cancan. Le film vient de commencer et voilà que Siné, ou Bob, comme l’appellent ses proches, se moque des conventions, en adressant à priori un doigt d’honneur à la morale. Il envoie balader cathos, juifs et musulmans, en les résumant à l’état d’imbéciles, et ce, devant sa petite fille, assise à ses côtés, silencieuse, entrain de dessiner. Pour lui, le dessin est une arme. Moins efficace qu’un fusil, selon ses termes, il permet de s’exprimer, et de faire ressortir une idée forte, par des symboles, souvent détournés : les excrément de De Gaulle qui forment « O.A.S. », un chat qui miaule « Mao » en brandissant le drapeau chinois avec sa queue, les dents d’un général de l’armée française qui ne sont que des balles de fusil, tous ces dessins ressemblent finalement, bien plus qu’à des gribouillis d’adulte mal élevé, à une vision de l’époque, et pour nous, aujourd’hui, à un témoignage des révoltes que peuvent susciter certains « puissants » ou de terribles événements. Les institutions qu’il méprise lui répondent avec une autre arme, désincarnée, sans âme : un procès. Neuf procès furent lancés pour les neuf numéros de Siné Massacre (publiés entre 1962 et 1963). La réalisatrice, Stéphane Mercurio, se dote des moyens cinématographiques nécessaires pour créer un combat, une lutte inégale, entre Siné et l’ordre établi. Aux traits vifs et passionnés de Bob succèdent des papiers officiels où seul le nom de l’accusé est écrit à la main. Par l’analogie des « armes » en banc-titre, Mercurio permet au spectateur d’attirer la sympathie vers son sujet, cependant plus malin qu’une simple victime. Car Siné va faire traîner les choses, en détournant, toujours, les codes, et en jouant avec. Il s’adjoint, pour sa défense, le service de neuf avocats (parmi lesquels Jacques Vergès), qui doivent tous être consultés par la justice avant de mettre en route un procès. Les horaires n’étant jamais les mêmes, le calvaire judiciaire est pour la partie civile. Siné 1, Justice 0.
Siné dessine fréquemment des dessins de métamorphose : de la figure I à la figure VI, un policier se transforme en taureau. Cette métamorphose, nous ne pourrions l’adapter à Maurice Sinet, qui est resté le même depuis près de soixante ans. L’histoire, ou plutôt les histoires, sont les mêmes, tout comme les combats. Alors qu’il fut plusieurs fois accusé d’antisémitisme, la réalisatrice choisit, en toute intelligence, de n’évoquer qu’un seul procès, celui qui l’a opposé à la LICRA en 2009, après sa chronique publiée dans Charlie Hebdo l’année précédente à propos de Jean Sarkozy et de sa future épouse, héritière du groupe Darty et de confession juive. Les caméras ne pouvant se trouver lors de l’audience, le film présente ce qu’il se passe avant et après. Deux plans similaires retiennent l’attention : le système, très effacé, de l’arrière-plan révélateur que l’on croirait emprunté à la bande dessinée, est utilisé lorsque Guy Bedos (ami de Siné) est interrogé par la réalisatrice après l’audience, puis avec l’architecte Marc Held, défenseur du dessinateur. L’arrière-plan présente toujours cette idée de combat qui anime le film, en opposant Guy Bedos, qui exprime son point de vue à une seule caméra, celle de la cinéaste, à Bernard Henry-Lévy, derrière, sur lequel se braquent caméras, lumières et micros. Il en est de même pour Marc Held, avec les policiers, un autre symbole de l’ordre détourné par Siné, postés à l’entrée du tribunal de grande instance.
Stéphane Mercurio semble donc prendre la relève de son père, Bob, pour le défendre. Il ne faut pas voir en Siné un enfant terrible qui ne respecte rien, qui attaque trop violemment, mais un tendre qui, avec un stylo, tente de défendre ceux qui sont opprimés. Siné n’attaquait pas l’OAS mais défendait un peuple appelé à devenir souverain. Sa fille, par ses propres moyens, tente aussi de défendre son père en nous adressant un regard tendre[1], affectueux et pourtant lucide. Si les traits ne sont pas assez affirmés, ils savent se faire discrets, trop peut-être pour aspirer à la subtilité, mais assez pour illustrer un courage cinématographique, celui de se restreindre au présent, à Paris et en Normandie, pour parler du passé, entre Cuba, la Chine et l’Algérie, de 1952 aux débuts de Siné Hebdo.


[1] Cela passe par un simple baiser au tribunal de Catherine Sinet à son mari, à un cut lorsque ce dernier est au bord des larmes en évoquant l’assassinat de Malcolm X.

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